PAR AZIZ ZEMOURI
[26 novembre 2005]
Le marché du téléphone portable attise la convoitise du milieu parisien. Résultat : l'affaire Telecom City a déjà fait deux morts.
Félix Lévy n'était ni un cave ni le parrain du Grand Pardon. Personne, dans son entourage familial, ne l'a vu aussi exubérant que Roger Hanin - alias Raymond Bettoun - dans le film d'Alexandre Arcady. Place des Fêtes, dans ce vestige du Paris populaire, on n'avait jamais pensé que le dossier de son assassinat se retrouverait un jour sur le bureau du célèbre juge Van Ruymbeke. Car ce bon père de famille menait une petite vie bien tranquille. Du moins en apparence.
Avec son épouse, il accueille, presque chaque jour, ses enfants lorsqu'ils rentrent de l'école. Le couple vit chichement des allocations familiales, du RMI et de quelques coups que réalise Félix grâce à ses contacts dans le Sentier, le quartier parisien de la confection. Il achète puis revend et se promène toujours avec du liquide. Félix Lévy n'est pas un ramenard. On le respecte, c'est un homme droit, discret : des qualités qui en font un juge de paix dans ce milieu.
Comment expliquer alors les quatre balles qui le décapitent en plein petit déjeuner dans une brasserie au pied de son immeuble ? Les tueurs, comme l'a constaté la police très rapidement, sont des pros. Vers 9 h 30, un homme descend d'un scooter. Il met en joue Félix Lévy et tire de sang-froid. Puis remonte sur son 125 cm3 piloté par un complice et disparaît.
L'ombre de la mafia
L'enquête dure depuis trois ans. La famille, les proches et ceux qui croyaient tout savoir du Félix de la place des Fêtes tombent des nues. Lévy est mêlé à une sombre histoire d'arnaque au téléphone portable dans laquelle deux clans se disputent une grosse part du marché. Félix y apparaît comme l'homme de main du milieu qui souhaite s'approprier une affaire juteuse au nez et à la barbe de José Macia, la soixantième fortune française. Pour parvenir à ses fins, Félix dispose de moyens considérables : l'argent d'un autre Félix, Félix Avital, et de Yasha Eligoola, un Israélien et un Géorgien qui ne lui refusent rien. Et cela se voit. Car le RMiste mène une double vie. La nuit, il écume les cabarets orientaux des Champs-Elysées. Il entretient toute une clientèle fidèle et des jolies filles. On se souvient encore de la somptueuse fête que Félix a organisée à Casablanca pour sa maîtresse. Il avait pris à sa charge les billets d'avion et les réservations d'hôtel pour une vingtaine de personnes.
Félix soigne ses contacts. Il flaire le bon coup : le marché des téléphones portables est en pleine explosion. Il entre dans le capital de Telecom City, sous-traitant de Bouygues Telecom auprès des revendeurs. La PME a besoin de liquidités, Félix Lévy «trouve» 300 000 euros. La petite société entre en Bourse. L'entreprise lève pour près de 25 millions d'euros, mais, deux ans plus tard, elle est déclarée en cessation de paiements, puis liquidée.
50 millions d'euros disparus
Félix Lévy en était devenu le gérant de fait, évinçant progressivement Macia avec l'aide d'un actionnaire de poids, la Caisse des dépôts. Macia riposte, s'entoure de figures du grand banditisme au cas où... Ambiance. Macia, victime ? Ni la police ni la justice n'y croient. En revanche, la personnalité de Lévy est loin de ressembler à celle d'un pépère tranquille. Il est l'homme de paille d'un gros bonnet du milieu israélien, Félix Avital, fiché au grand banditisme dans son pays pour son implication dans le contrôle des machines à sous. Avital a même perdu un fils dans la bataille.
Félix Lévy semble vouloir voler de ses propres ailes. Telecom City est mise en coupe réglée. Des sociétés de téléphonie mobile se constituent autour d'elle qui réclameront, à chaque opération fictive, le «remboursement» de la TVA intra-communautaire au Trésor public. Les enquêteurs estiment la fraude à environ 50 millions d'euros !
A-t-il été exécuté pour avoir ruiné José Macia ? Ou pour avoir voulu doubler ses parrains ? Son patron, Félix Avital, est lui aussi assassiné à Prague, où il gérait un casino, après avoir dîné avec son ami Yasha Eligoola.
Les deux dossiers, financier et criminel, sont disjoints : l'enquête financière est confiée au juge Van Ruymbeke et le volet criminel instruit par le juge Madre. Pour le moment, José Macia fait figure de principal suspect. Condamné l'an dernier par l'Autorité des marchés financiers (ex-COB) à 100 000 euros d'amende pour délit d'initiés, Macia a été incarcéré et mis en examen par le juge Van Ruymbeke pour abus de biens sociaux. Yves Madre, lui, l'a mis en examen pour «association de malfaiteurs en vue d'extorsion de fonds».
Pour les amis de Félix Lévy, la vendetta continue. L'un de ses lieutenants se terre après avoir échappé à une tentative d'assassinat sur la Côte d'Azur.
Source: Site www.LeFigaro.fr, in Le Figaro Magazine
P.S: Je suis conscient que cette news n'est pas en rapport direct avec ce que l'on appelle "l'actualité des téléphones cellulaires", mais je l'ai postée ici car elle me semble très révélatrice du croissant intérêt généré par ce marché.