En dix ans, Serge Tchuruk a fait d'Alcatel un pur équipementier de télécommunications

En 2004, le groupe français renoue avec les profits et la croissance du chiffre d'affaires, pour la première fois depuis 2000.
Pari réussi pour Serge Tchuruk. Pour ses dix ans à la tête d'Alcatel, il a pu présenter, jeudi 3 février, des comptes attestant du redressement de son entreprise : le groupe est revenu dans le vert avec un bénéfice net de 281 millions d'euros et, surtout, un chiffre d'affaires qui a retrouvé la croissance (+ 5,7 %), à 12,26 milliards d'euros. De plus, Alcatel est assis sur une trésorerie nette de 752 millions d'euros. Malgré tout, le titre décrochait en bourse dans les premiers échanges.

Pourtant, pendant les trois années de la terrible crise qu'a subi le marché des télécommunications, personne ne donnait cher du groupe, positionné sur le segment déclinant des équipements pour la téléphonie fixe classique.

Pendant ce temps, celui que l'on surnommait "le dernier des Mohicans", seul parmi les patrons des grands équipementiers à n'avoir pas été écarté pendant la bourrasque, n'a cessé de marteler que son groupe allait s'en sortir. "Non seulement Alcatel survivra mais il sortira de cette crise plus fort qu'au temps de l'euphorie", affirmait-il au Monde le 22 septembre 2002, au moment même où l'action atteignait son plus bas historique, à 2,3 euros.

Ce polytechnicien de 67 ans a eu à cœur de démontrer que sa réputation de redresseur n'était pas usurpée. La purge a été drastique M. Tchuruk a été pris de court par le retournement du marché mi-2001 dû à l'éclatement de la bulle sur les valeurs high-tech et l'arrêt des commandes des opérateurs surendettés, alors même qu'une fusion avec Lucent venait d'avorter.

Mais il n'a ensuite pas ménagé ses efforts. Il a vendu Cegelec et s'est désengagé d'Alsthom dans des conditions financières contestables. Il s'est aussi séparé de sa branche câbles (Nexans) et s'est désengagé de l'optique (Optronics). Restructurations, fermetures, externalisations, délocalisations, cessions : de 2000 à 2003, les coûts ont été réduits de 40 %... d'où une division par deux de l'effectif. Dans le même temps, M. Tchuruk a appliqué sa politique d'entreprise "sans usines" (selon le terme polémique qu'il avait employé en 2001), passant de 130 à 30 sites de production. Sur la période, le groupe a accumulé 7 milliards d'euros de pertes. Mais le résultat est là : en 2004, Alcatel, même avec un chiffre d'affaires de 60 % inférieur à celui de 2000, a réussi à dégager une marge d'exploitation supérieure, de 8 % contre 7,8 % quatre ans auparavant.

Le retour à meilleure fortune financière s'est accompagné d'une amélioration de son positionnement commercial. Le groupe français a mieux essuyé le grain que certains de ses concurrents. Hier, à peu près dixième mondial, il figure aujourd'hui parmi les cinq premiers, derrière Nokia, Motorola, Siemens et Cisco mais au niveau d'Ericsson et désormais nettement devant Lucent et Nortel. "La stratégie de M. Tchuruk de rester un généraliste des télécommunications est payante à l'heure où la convergence tant anticipée entre les réseaux fixes et mobiles, la téléphonie et l'Internet, les télécommunications et le multimédia devient réalité", estime Jean-Charles Doineau, directeur de recherche du cabinet de consultants Ovum.

De fait, Alcatel semble plutôt bien placé pour profiter de la reprise du secteur qui devrait s'accélérer en 2005 et 2006. Après une demi-décennie de marasme, les opérateurs de téléphonie fixe - premiers clients d'Alcatel qui représentent plus de 40 % de son chiffre d'affaires - se remettent à investir. Leur but premier est d'offrir aux clients des offres "triples" combinant l'accès à Internet à très haut débit, à la téléphonie et à la télévision via le Web. Or c'est le point fort d'Alcatel, inventeur de la technologie de l'Internet rapide par le téléphone (ADSL) où il détient 40 % de part de marché et, plus globalement, numéro un mondial sur toutes les technologies d'accès. Le groupe français a ainsi signé le 21 octobre 2004 le plus important contrat de son histoire avec l'opérateur américain SBC sur des équipements de ce type pour 1,7 milliard de dollars (1,3 milliard d'euros) sur cinq ans.

Alcatel est également en pointe dans un autre segment prometteur : les services et notamment les applications multimédias (messagerie, vidéo), permettant aux opérateurs ou entreprises de mieux valoriser leur réseau.

Les opérateurs fixes cherchent également à faire migrer leur réseau de la téléphonie classique (commutation) à l'ère Internet (IP). Et là encore Alcatel a une carte à jouer, derrière cependant les ténors du segment, Cisco et Juniper.

Dans ces trois segments - accès, services, équipements de réseau Internet - Alcatel a construit son expertise via des emplettes outre-Atlantique (DSC, Xylan, Assured Access, Internet Devices, Packet Engine, Genesys, Newbridge, Telera, iMagic, TiMetra), démarrées, à prix d'or entre 1998 et 2000, avec de massives dépréciations d'actifs, mais poursuivies malgré la déroute financière jusqu'en 2003.

Mais là où l'entreprise de M. Tchuruk a réussi le retournement le plus spectaculaire, c'est dans la téléphonie mobile. En 1995, le groupe avait raté le virage. Aujourd'hui, s'il n'a pas su percer dans les portables, adossant son activité au chinois TCL en avril 2004, il a réussi à prendre des parts de marché significatives, autour de 12 %, dans les équipements de réseaux de la génération actuelle (2G en norme européenne GSM), notamment grâce à sa forte présence dans les pays émergents (Asie, Afrique, Amérique latine). Alcatel rattrape également son retard dans les équipements de nouvelle génération (3G, norme européenne UMTS) grâce à son accord avec le japonais Fujitsu.

Enfin, Alcatel devrait toucher les dividendes ces prochaines années de sa forte présence en Chine, premier marché mondial des télécommunications. En effet, le français est le seul étranger à s'être associé avec un chinois depuis 2001 dans sa filiale Alcatel Shanghaï Bell, leader local.

Alors qu'il prépare sa succession en faveur de Philippe Germond, M. Tchuruk affirme : "j'ai certainement fait beaucoup d'erreurs, j'en ai pris plein la figure, mais je n'ai jamais douté de l'orientation stratégique et je ne regrette rien".

Source : Le Monde.fr

[Edité par KrUppY: Adaptation]